Gestion des conflits en pays Dogon

Par le 5 mars 2013

L’histoire est la suivante : une femme participant à un raid en course à pieds, au cœur du Pays Dogon, centre du Mali, s’arrête une seconde pour photographier une école et des enfants en cours de gymnastique, puis reprend sa course. Elle entend alors du bruit derrière elle, s’arrête de nouveau, se retourne et se trouve face à un homme. Fou de colère, celui-ci lui dit :  « on ne nous photographie pas, nous ne sommes pas des arbres ! » et lui assène 3 gifles coup sur coup. Un autre touriste s’interpose alors et dit à la coureuse de poursuivre sa route. Les événements qui suivent sont révélateurs d’une culture incroyable de la gestion des conflits.

Gestion des conflits en pays Dogon

Calmer les esprits

Peu de temps après les trois gifles, l’étape sportive étant achevée, plusieurs personnalités se présentent au campement. En effet, le fait qu’un dogon ait frappé une femme est un délit et le fait que la femme ait photographié des enfants et un homme est un sacrilège. La double affaire a déjà fait le tour du village.

Un sage dogon, un guide dogon traducteur, deux médiateurs, le jeune instituteur (auteur de la gifle), son directeur d’école, la jeune femme giflée, le directeur de la course. Tous sont invités à prendre place dans le tribunal du village, dans le calme. il faut savoir que le tribunal est très bas de plafond : il faut se plier pour entrer et la station debout est impossible à tenir. Pourquoi ? Essayez  donc de garder votre colère en étant plié en deux… et si vous vous levez brutalement vous vous assommez !!!

Le sage du village, vieil homme serein, commence les palabres. C’est un échange grommelant entre le sage, les médiateurs, le guide dogon qui dure plusieurs minutes. En fait il s’agit de « comment ça va ? » « ça va et toi ? » « Et toi comment ça va ? » « Ca va bien et toi, ta famille, comment ça va… » etc. Bref, les esprits sont calmés et on peut commencer à résoudre le différend. Indications données plus tard par le guide : ces palabres servent à calmer les esprits avant de gérer le problème.

Reconnaître les faits et présenter des excuses

Le sage Dogon donne alors la parole à l’accusé, représenté ici, par le directeur de l’école et lui demande de restituer les faits tels qu’il les a vécus ou tels que son instituteur lui a dit les avoir vécus.

Le directeur de l’école prend alors la parole et encense la France et les français pendant plusieurs minutes avant d’en venir aux faits eux-mêmes. « Cette jeune femme, il s’agit bien d’elle, est arrivée au village, s’est arrêtée, a pris une photo et s’est enfuie en courant… ». Elle sursaute en entendant cette version et le guide dogon lui fait savoir qu’elle aura son temps de parole ultérieurement.

Effectivement, le sage s’adresse à elle et elle peut alors corriger. Elle ne s’est pas enfuie en courant mais participe à une course à pieds… donc elle est effectivement repartie en courant après avoir fait sa photo. Elle reconnait ce point.

Le sage demande au Directeur de l’école s’il accepte cette version… ce qu’il fait. Il demande alors à chacun de présenter ses excuses à l’autre. Lui : « je te demande de m’excuser de t’avoir frappée ». Elle : « je te demande de m’excuser pour t’avoir pris en photo avec les enfants. »

Accepter les excuses et le signifier

Le sage demande alors à la jeune femme si elle accepte les excuses, ce qu’elle fait naturellement.

Il se lève alors, en se pliant, retire le bonnet de laine qu’il avait sur la tête et le pose devant les pieds de la jeune femme. Interloquée, sur les conseils du guide, elle ramasse le bonnet et, pour signifier l’acceptation des excuses, en recoiffe le vieux sage… !

Il va alors vers le jeune instituteur et refait le même geste. L’instituteur le recoiffe. Tout le monde se rassied.

Se réconcilier

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Après la description des faits, la reconnaissance des faits, les excuses, l‘acceptation des excuses, vient le temps de la réconciliation. En effet, le tout n’est pas de dire pardon, mais de recommencer l’entente, les affaires, la relation… Voilà, la coureuse et l’instituteur qui acceptent de se réconcilier. Pour sceller cette réconciliation, voici les médiateurs qui offrent la noix de cola, bien précieux venu du Ghana, et que l’on partage et croque de concert… On peut alors échanger une poignée de main…

Finalement, un rite qui en dit long sur la capacité des dogons à gérer et sortir des conflits,  des différents et autres situations de tension. Un bel exemple…

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Gaëlle MENIN Il y a 8 années

Merci pour cette histoire belle et passionnante.
J’aime tout particulièrement tout le respect qui émane de cette façon de gérer les conflits; une prise en compte de la personne, mais sans jamais oublier l’objectif à atteindre.

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perez dominique Il y a 8 années

Deux choses m’étonnent dans cette histoire. Pas la photo prise sans demande d’autorisation, malheureusement très courante, comme les bonbons jetés aux enfants par les fenêtres des 4X4. La gifle, qui n’est pas du tout une façon d’intervenir chez les dogon…et le fait que la femme soit conviée sous le « toguna », où l’on rend la justice, qui ne leur est normalement pas accessible. De plus, le « seo » (comment ça va, en gros…) n’est pas fait pour apaiser les conflits, mais pour saluer, quelque que soient les circonstances. Les conflits se règlent souvent effectivement d’une part par la parole, mais également par un don (mouton, poulet…).

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Muriel Jouas Il y a 8 années

@Gaelle, oui le respect c’est ce que j’ai ressenti dans cette aventure. Et malgré le stress ce fut un grand moment.

@Dominique, je comprends vos doutes et vos réserves. J’étais la coureuse en question… j’ai bien été giflée et c’est ce qui a fait que dans ce « procès » j’étais la victime et non l’accusée. Car vous avez raison, les Dogons sont un peuple anti conflit… et lorsque je suis arrivée au village « l’affaire » m’avait précédée…
En effet, sur la course, des véhicules circulent pour assurer notre sécurité : nous donner de l’eau, des éléments hydratants… et vérifier que tout ce passe bien car nous sommes seuls au cœur du Mali… Lorsque le véhicule du Directeur de course m’a doublée, il savait déjà que ce que j’avais vécu car il avait croisé le marcheur Canadien qui était intervenu. Celui ci lui a dit ce qui s’était passé. Et vous avez vraiment raison, c’est parce que j’ai commis un sacrilège… mais que le Professeur a fait pire encore en m’agressant que je me suis retrouvée dans cet espace restreint… je ne savais même pas tout ce que vous nous apportez ici… les femmes interdites, par exemple. Lorsque que je suis arrivée sur le village, tout le monde savait qu’une coureuse avait été « agressée ». Pour moi… j’étais coupable et non victime, mais pour les Dogons c’était l’inverse !!! Donc, je ne savais ce que voulait dire ce « procès ». Je me suis retrouvée la haut avec une seule idée en tête : « que cela cesse, que je puisse enfin me poser, me rincer, manger et dormir »… Et ce que j’ai découvert à travers mon guide interprète m’a séduite… touchée… Et finalement ce fut un grand moment.
Si vous avez la gentillesse de me donner votre mail je vous adresserai la photo… et oui, prise avec le Sage en question et le jeune instituteur après la réconciliation… photo prise à la demande de notre Directeur de Course… et de Seydou notre guide qui a insisté pour les bonnes relations France / Mali…
Pour le mouton et le poulet, je ne savais pas… mais la noix de cola ne remplace-t-elle pas ? Sur place j’ai eu l’obligation de croquer un morceau afin de sceller cette réconciliation ? et ce malgré la course et le gout abominable de cette noix pour moi… et il m’a été dit sur place que c’était un cadeau de grande valeur… alors j’ai croqué !
Merci en tout cas de votre témoignage.

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Barbara Il y a 8 années

Très intéressant votre article et les échanges qu’il suscite.

Par rapport au sujet qui nous intéresse : le management, je retiens une chose importante dans cette histoire, le souhait de préserver la relation.

Je pense qu’avoir cet objectif permet d’ouvrir les champs dans la gestion des conflits. Cela pourrait être un point d’entrée dans les échanges.

Autre chose que je retiens, c’est de s’autoriser des choses inhabituelles pour résoudre des conflits inhabituels. Par exemple dans cette situation, le fait de faire entrer une femme dans un espace qui n’est pas ouvert aux femmes habituellement.

Là aussi, à chacun d’imaginer comment le transposer dans ses pratiques.

Merci à vous pour le partage de votre expérience

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Jacques

Jacques Il y a 8 années

Très belle histoire en effet et beaucoup d’enseignements peuvent en être tirés sur le regard que l’on porte sur les conflits.
Un point particulier que je retiens est le fait d’associer tant de personnes autour de l’événement, depuis la circulation ultra rapide de l’information à l’intérieur du village jusqu’au nombre de personnes présentes pour réguler le différend (ou y assister). J’y vois à la fois une dramatisation/théatralisation qui, en tant que tel, renforce la gravité des fautes ou erreurs commises, et donc les sentiments qui vont avec : honte, déshonneur, etc. et une appropriation du conflit par la communauté : qu’avons-nous collectivement loupé pour qu’un tel incident se produise ? Chacun s’interroge et, loin de diluer la responsabilité, cela la renforce au contraire.
Ainsi, j’espère que le directeur de la course (le manager) s’est excusé auprès des participants (ses collaborateurs) de ne pas les avoir prévenus des précautions à prendre auprès des populations qui ont accepté de voir passer ces coureurs sur leur territoire, et qu’il s’est excusé auprès d’eux également bien évidemment !

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