Claudio Abbado : quand la musique devient matière vivante

Par le 18 février 2014

Chef d’orchestre de renommée mondiale, Claudio Abbado s’est éteint récemment à 80 ans le 20 janvier 2014. Il a dirigé plusieurs orchestres illustres, dont ceux de Berlin et de Vienne. Comment dirigeait-il ses musiciens ? Comment arrivait-il à obtenir le meilleur d’eux-mêmes ? Que disent-ils de lui ?

Inspiré par l’œuvre à réaliser

Lors d’une interview, il disait : « Quand je me mets à réaliser quelque chose, je me passionne tellement que je m’arrête rarement », ou encore « L’amour, la passion m’ont toujours accompagné ». Très concentré pendant les répétitions, il se tenait entièrement au service de l’œuvre à réaliser. Exigeant, précis, concis, il était capable d’éluder tout autour pour se concentrer pleinement sur la musique. Un de ses musiciens disait « Il écarte toute distraction possible, il la repousse pour ne lui donner aucune chance. Il entre en symbiose avec la musique ». Il était comme hanté par l’esprit de l’œuvre en cours de travail.

Claudio Abbado

Une grande force intérieure

D’un grand éclectisme, il a su varier ses choix aussi bien parmi les compositeurs classiques que chez les contemporains. Il disait se ressourcer dans une vieille maison de bois de paysans du XVIIIème siècle. « J’y retrouve le sens de la vie. J’y retrouve l’enthousiasme pour un tas de choses ». Esprit libre, il a ressuscité un orchestre moribond (orchestre de Lucerne) à 67 ans alors qu’il était atteint d’un cancer. Ses instrumentistes de cette époque considèrent qu’il avait retrouvé « une énergie différente, plus tranquille et plus forte. D’un regard vif et jeune, il ne se fatigue jamais. ». Il avait aussi bien le courage de terminer une fonction qui ne le motivait plus – chef d’orchestre du philarmonique de Berlin – que de se lancer dans de nouveaux défis grâce à sa capacité d’aller puiser en lui les ressorts essentiels. Ses grandes décisions n’étaient pas influencées par « l’air du temps ».

Transmettre sa vision

D’une présence et d’une vitalité qui n’éprouvent pas le besoin de s’exprimer en permanence, il réfléchissait beaucoup mais livrait peu le fruit de ses réflexions. « Quand il dirige, il a des gestes d’une extrême élégance ». Il était l’incarnation d’une noblesse d’esprit. Tandis qu’une main battait la mesure, imperturbable comme un métronome, la main gauche agissait comme s’il modelait, comme s’il massait : « le son devient une matière tangible que l’on peut toucher et manipuler. C’est beau à voir, même de dos ! » « Dans sa façon de nous motiver, par la main, il nous indique une orientation qui fait qu’on change non seulement son jeu mais aussi soi-même ». Il n’avait rien d’un homme de spectacle, il se contentait d’être, d’être au centre, inspiré. Et cette inspiration se transmettait, par son attitude, aux musiciens, au public.

Communiquer avec son orchestre

Toujours au service de l’œuvre pour la magnifier, il gardait une sorte de distance avec ses musiciens, distance qu’il brisait subitement pour être pleinement présent d’égal à égal avec chacun.

Il ne disait pas « Vous, les violoncelles, vous jouez trop fort, ou trop doucement !…».

Il disait plutôt : « Vous, les violoncelles, reprenez à telle mesure…les autres, écoutez,… c’est très important ce que vous jouez ; à ce moment précis, c’est vous qui portez la mélodie principale ! » Par la suite, à chaque répétition, lors du même passage, tous les musiciens étaient davantage attentifs aux violoncelles qui, eux, avaient à cœur d’exceller.

Il disait : « Je ne parle pas beaucoup avec l’orchestre car, en concert, on ne parle pas. Je m’exprime avec les gestes, avec les yeux, le visage. Petit à petit, on se comprend ». Il disait aussi « Ecoutez, participez, n’attendez pas que je vous fasse signe pour tout. ».

Il a réussi à instaurer une culture de « l’écoute ensemble ». « Chacun a un rapport particulier avec lui. De tous ses confrères, c’est lui qui exige les pianissimos les plus poussés. Entre le silence et la résonnance, il existe chez lui une marge que beaucoup d’autres ignorent. »

« Il y a une ambiance incroyable. En concert, le temps devient tangible, on y vit pleinement, on n’est plus avide de ce qui vient. Car, l’espace d’un instant, il se passe quelque chose auquel tout le monde participe. Cela existe, c’est tout. » Ou encore : « Il nous a enseigné une manière d’interagir ensemble. Il exige de chacun qu’il suive sa route, concentré, mais aussi qu’il suive toutes les routes qu’il croise, qu’il écoute tous les autres. C’est une grande joie de travailler avec lui. Il vous donne l’impression de jouer comme on veut, ce qui est une illusion bien sûr, et malgré cela, il forge un tout. »

On compare souvent par analogie un manager à un chef d’orchestre. Les enseignements que nous laisse Claudio Abbado nous interpellent : Faire en sorte que chacun excelle dans son art mais aussi se préoccupe des autres. Favoriser l’esprit d’initiative. Valoriser certains pour renforcer la confiance en soi. Considérer que les obstacles seront réglés par les membres de l’équipe eux-mêmes au service de l’œuvre. Inspirer une certaine conduite par une attitude exemplaire. Et bien d’autres choses encore !

Merci Maestro.

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dirare abdesselem Il y a 7 années

Claudio Abbado était vraiment un très grand artiste au sens que donnait Hanna Arendt à ce concept, et c’est pourquoi il a fait date et il le fera toujours, il s’est toujours représenté son « rôle » en tant que mission sacrée et non pas un simple métier !! et c’est pourquoi  » il se tenait entièrement à l’œuvre qu’il devait réaliser » comme vous avez mentionné Mr Jacques Isoré .
Je trouve beaucoup à « profiter » de ce Grand Abbado, que ce soit dans le domaine du management ou de l’éducation et principalement en ce qui concerne les qualités focales d’un leadership ou d’un enseignant.
Merci Jacques Isoré.

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Jacques

Jacques Il y a 7 années

@dirare abdesselem. Merci pour votre commentaire. Le club des fans de Claudio Abbado s’agrandit !

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    Muhammad Il y a 5 années

    Hello Betty !Tu avais annonce9 sur twtteir que tu serais le0, mais ces photos sublimes me renversent, c est comme de partager un petit bout de Chanel avec toi magique.Surtout mange !!! ne creuse pas plus tes joues roses, reste pe9tillante et parfaite !Je t embrasse justement joue contre joue ;)A vite AnnePS : si tu a re9ussi e0 chiper un came9lia ou meame une unique chaussure, j enche9ris Chanel tout de meame soupir et sourire.

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Marie-Françoise Guillaud-Magnin Il y a 7 années

Merci Jack pour cette jolie bouffée d’air frais. Ton article montre bien qu’il existe des êtres qui font grandir le genre humain !
Ton propos m’a rappelé le début d’un stage que nous animions à Haussmann, et qui s’appelait tout simplement « Etre cadre » (si ma mémoire est bonne). T’en souviens-tu ?
Le stage commençait par la diffusion vidéo d’un concert dirigé par Casadesus (à l’époque il dirigeait l’orchestre philharmonique de Lille). La scène se déroulait juste avant les premières notes d’un concert.
Le maître balayait du regard l’ensemble des musiciens, dans un silence total. Il leur souriait et la confiance qu’il leur faisait était palpable. Le message subliminal était « Si vous regarderez vos équipes comme il regarde ses musiciens, alors vous obtiendrez ensemble de formidables résultats ».
De même vers la fin du stage nous passions en vidéo l’inoubliable bagarre entre Belmondo et Ventura dans une scène de « 100 000 dollars au soleil », où, après s’être foutu une peignée mémorable, ces amis de toujours finissaient par tomber dans les bras l’un de l’autre dans un grand éclat de rire. Le message c’était « C’est possible de s’empoigner, c’est même parfois nécessaire… à condition de s’aimer ! »
Merci Jack pour ton bel article qui a fait ressurgir de jolis souvenirs.
Je t’embrasse.
Fanfan.

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Jacques

Jacques Il y a 7 années

Merci pour ce rappel de très beaux souvenirs qui m’avaient échappé….

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Gérard Eschenazi Il y a 7 années

Jacques, je partage beaucoup avec toi, notamment ton admiration pour Claudio Abbado. Tu dis dans ton article qu’on compare souvent le manager à un chef d’orchestre. On peut aussi comparer Claudio Abbado, chef d’orchestre, à un manager.
Un manager qui a dirigé le Wiener Philarmoniker. L’orchestre philarmonique de Vienne est une entreprise autogérée par ses musiciens. Au cours de son histoire l’orchestre a parfois été dirigé par l’un de ses musiciens élu par ses pairs. Pour les concerts, l’orchestre est dirigé par un chef invité; pendant dix ans ce fut Claudio Abbado. Beaucoup auraient considéré cet honneur comme le faîte de leur carrière. Pas lui.
Un manager qui a dirigé, également pendant dix ans, l’orchestre philarmonique de Berlin. Comme Wilhelm Furtwängler et Herbert von Karajan. Là encore, beaucoup s’en seraient contenté. Pas lui.
Après Vienne et Berlin, Claudio Abbado va diriger l’orchestre du festival de Lucerne. Lucerne, une p’tite ville. Tranquille. Au bord du lac. (accent suisse). Ce n’est pas un placard mais un choix délibéré car le destin a frappé.Claudio Abbado est atteint d’un cancer qui va le dévorer sous les yeux de ses musiciens et de son public.
Plutôt que d’attendre une mort annoncée, il choisit de vivre une autre vie, une nouvelle vie. Il a trouvé en lui, tout au fond, une énergie nouvelle. Ce que l’Américain Samuel Pisar, seul survivant parmi les siens des camps de la mort, appelle, au sens propre la ressource humaine, cette force cachée, parfois ignorée qui permet de remonter du plus bas. Le deuxième souffle des marathoniens. Claudio Abbado nous lègue cet exemple de grandeur et de courage.
Enfin, s’agissant de musique, non pas un dernier mot mais une dernière note. A la fin de ses concerts, surtout les derniers, Claudio Abbado restait debout immobile, dos au public, les yeux clos. Pour s’emplir de ce silence encore plein de musique qui succède à la musique. Claudio Abbado n’aimait guère parler. A la communication par la parole, d’intelligence à intelligence, il préférait la communication de l’artiste d’âme à âme.
Gérard.

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Jacques

Jacques Il y a 7 années

@Gerard. Merci pour tous ces éléments biographiques concernant ce grand homme.
On peut souligner cette grandeur d’âme en effet, qui se communique d’artiste à artiste et d’artiste au public. Il est étonnant de voir par exemple après l’interprétation d’un Requiem (Verdi je crois) le profond silence qui dure précisément 31 secondes avant que les applaudissements crépitent.
31 secondes de silence, c’est très,très long pour un public.
Quand on demandait à Claudio Abbado quel public il préférait, en choisissant parmi toutes les représentations qu’il avait faites dans sa vie, il répondait « le public qui nous accompagne dans la beauté de l’œuvre, le public qui se recueille après telle ou telle œuvre, ou le public rempli d’énergie après telle autre ». Et il savait faire passer toute l’émotion de la partition… quand la musique devient matière vivante !
Au plaisir de te voir ou de te lire de nouveau Gérard.

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Christiane Il y a 7 années

Cher Jacques
Comparer le Manager à un chef d’orchestre, c’est bien…. Fait-il marcher son monde à la baguette ?
Une entreprise ne peut pas être considérée comme un orchestre.
Ceux qui y travaillent viennent plutôt de force que de gré ! Et quel instrument amènent-ils avec eux ? Et est-ce qu’ils s’appliquent au mieux pour qu’aucune fausse note n’apparaisse, tout en écoutant les autres.
Quel rêve si l’on pouvait tous travailler en harmonie comme dans un orchestre où chacun est à sa place,bien habillé, respecte l’autre et que tout le monde est tendu à réaliser une grand-oeuvre et fier de la montrer, sous la conduit de leur chef qui est un exemple !
Encore faudrait-il qu’il y ait des applaudissements !
Oui, on aimerait travailler et suer mais être aussi reconnu, récompensé.
Il y a encore du chemin à faire.
Merci pour ce blog.

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    Jacques

    Jacques Il y a 7 années

    @Christiane. Oui, il y a des entreprises qui ne ressemblent pas à des orchestre. Mais il y a aussi des orchestres qui devraient être gérés comme des entreprises… car tout n’est pas « rose » non plus dans un orchestre. Ils sont eux aussi confrontés à des problèmes : recrutement, turn over, démotivation, pertes financières, etc… Merci et à bientôt.

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Bernie Il y a 7 années

Jacques, je ne connaissais C. Abbado que de nom (à l’écoute de l’émission de Lodéon à France-Inter…), et mes goûts en matière de musique classique s’arrêtent aux « Baroques »,……. Allons, jusqu’à Mozart et n’en parlons plus !
Bon, ton propos ne traite pas de la musique en soi mais du rôle du chef d’orchestre et son parallèle avec un manager.
On ne peut qu’être d’accord avec cette similitude….idéale !
Si tous les managers se comportaient comme Abbado !
Reconnais que bien souvent le résultat en entreprises relève plus de la cacophonie. Je me souviens d’un film de Fellini « Prova d’orchestra » (Répétition d’orchestre, voir le synopsis dans Wikipédia).
J’en extrais une phrase : «…Le Maestro déplore l’évolution de l’orchestre, qui a fait que ce qui était un ensemble soudé autour de son chef par l’amour de l’art est devenu un regroupement forcé d’individus aux intérêts antagonistes « unis par la haine ». (cf ton avant dernier blog !)
Je suis bien d’accord avec Christiane : combien de salariés travaillent dans l’anonymat, sans remerciements ni reconnaissance ?
Tu connais mon sentiment pessimiste sur la situation actuelle dans de nombreuses entreprises où la pression est telle que l’on en oublie ( ?) les fondamentaux en matière de relations humaines.
Malgré tout, et à défaut d’autre image, celle du chef d’orchestre reste la plus proche de celle du manager.

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    Jacques

    Jacques Il y a 7 années

    @Bernie. Hélas, les fondamentaux aussi se perdent parfois trop souvent. Remercier un collaborateur pour ses efforts, l’encourager, le suivre tout au long d’un projet, réfléchir avec lui sur ce qu’il pourrait faire plus tard, etc… autant de signes que pourrait/devrait faire tout manager. Mais je veux croire qu’il existe beaucoup de managers qui le font, et même plus encore ! A bientôt.

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