L’essentiel est invisible

Par le 9 septembre 2013

Le Petit Prince, le célèbre personnage de Saint-Exupéry, demande aux personnes qu’il rencontre de lui dessiner un mouton. Le résultat ne lui donne jamais satisfaction car elles ne savent pas dessiner le mouton correspondant à la représentation qu’il s’en fait. Un jour, son interlocuteur lui dessine une simple caisse et lui indique que son mouton est à l’intérieur. Le Petit Prince se concentre sur cette caisse et commence à imaginer le mouton enfermé. Petit à petit, l’image prend forme dans son esprit pour devenir « son » mouton. Son visage s’éclaire, il a enfin trouvé son mouton, dormant paisiblement dans la caisse.

Le Petit Prince, histoire d’une errance, d’une quête à la recherche d’une vérité

Ce n’est pas dans la représentation stéréotypée du mouton que le mouton existe. Et pourtant, le mouton est là, dans la caisse. Il n’attend que le regard pur, originel, qui voit à travers les choses.

l'essentiel est invisible

Ne croire que ce que l’on voit

Dans nos organisations, nous sommes habitués à mesurer, évaluer les efforts et les résultats. Les choses que l’on ne voit pas sont souvent considérées comme étant sans valeur. Même si, parfois, nous pressentons qu’il y a autre chose, que nous passons à côté de ce qui est essentiel.

La polarisation sur un périmètre précis, sous contrôle, sur lequel vont se concentrer tous nos efforts, occulte souvent l’immensité du chantier. Ainsi, cette focalisation nous fait négliger les modifications imperceptibles immédiatement sur notre environnement social, écologique, économique.

Certes, bien souvent, les résultats sont là. Ils nous encouragent dans cette attitude « objectivement » et terriblement efficace. Mais ces résultats ne nous incitent-ils pas à être de plus en plus étriqués ? Ces résultats de plus en plus découpés, partiels, ne nous déresponsabilisent-ils pas sur le long terme ?

La surface des choses

Cette efficacité évidente nous entraîne vers un certain confort en nous polarisant, par exemple, sur certains indicateurs clés de l’activité. Mais cette manière de faire abaisse notre seuil de tolérance face à l’incertitude d’autres indicateurs. Elle reste donc une efficacité de surface. Elle nous rend de plus en plus maîtres d’un périmètre donné mais elle nous y enferme en nous y exilant de plus en plus.

L’atteinte d’un résultat nous fait, par exemple, parfois vite oublier :

  • Les efforts considérables qu’il a fallu déployer,
  • La négociation obtenue « à l’arrache »,
  • Le report d’une activité qui deviendra tôt ou tard prioritaire,
  • La relation qui s’est dégradée à cause de l’urgence de la demande, etc.

Seulement, sur l’instant, le résultat est là, bien visible, brillant, et nous en sommes fiers. Mais à quel prix ?

Revenons au Petit Prince. Un peu plus tard, il rencontre un marchand de pilules qui lui explique que ses pilules sont miraculeuses. En effet, elles permettent d’éviter de boire pendant un long moment. Et d’argumenter : « Les spécialistes ont calculé qu’on pouvait économiser ainsi jusqu’à 52 minutes par semaine ! Avec une seule pilule ! »

Le Petit Prince, un moment perplexe, finit par dire : « Je pense que si j’avais 52 minutes gagnées, je les utiliserais à marcher tout doucement vers une fontaine. »

Conscience du temps qui passe, intensité des actes même les plus simples comme celui de se désaltérer, mise en valeur du côté précieux de la réponse à un besoin élémentaire, importance de l’eau… que de messages peut-on trouver dans ce passage !

Utopie ?

Réapprenons à aller à l’intérieur des choses. Réapprenons à ne pas nous contenter de leur surface, de l’émiettement du savoir et de l’immédiateté des résultats, même si cela parait plus efficace, même si ce sont les seuls éléments sur lesquels nos dirigeants se focalisent parfois trop souvent. Osons leur poser des questions sur le sens des directives et des orientations.

Vis-à-vis de son équipe, il s’agit de retrouver le sens des actes désintéressés, de réinstaurer une logique de don, de communiquer sur ses valeurs, de prendre le temps de s’écouter,… même si tout cela est utopique, non mesurable, loin de la froideur implacable des tableaux de bord. Même si les résultats sont incertains.

Petit à petit, l’essentiel devient visible, le sens prend forme et l’initiative renait.

Chacun est le premier responsable de ce qui lui arrive

Dans le domaine de la formation « tout au long de la vie » notamment, le futur Congé Personnel de Formation destiné à remplacer le DIF devrait accroître de façon pérenne la responsabilité de chacun sur sa propre formation. C’est une fabuleuse opportunité pour les managers d’approfondir leur rôle d’accompagnement de leurs collaborateurs :

  • Les aider à développer leurs capacités à faire des choix personnels, en fonction de leurs réels besoins,
  • Les amener à mieux distinguer les filières d’apprentissage et les formations ponctuelles,
  • Les faire réfléchir sur les méthodes d’apprentissage les plus adaptés.

Bien sûr, tout cela pour leurs collaborateurs… et eux-mêmes.

Finalement, n’est-ce pas reprendre son destin en main ?

Notre responsabilité de manager et, plus globalement, notre responsabilité d’Homme, sont bien vastes !

 

 

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Isabelle Il y a 7 années

Je suis surprise de voir tous les « re »qui émaillent ton texte : réapprendre, retrouver, réinstaurer,…
Tu penses donc que les entreprises et les managers ont su, un jour, aller à l’intérieur des choses et donner de manière désintéressée ?

C’est pour moi un changement de paradigme qui ne peut être que personnel et non organisationnel.

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Jacques

Jacques Il y a 7 années

@Isabelle. Merci pour cette réaction (encore un re-) ultra rapide à cette parution !
Oui, c’est vrai, finalement, qu’il y a beaucoup de « re ». Ce doit être un fond de croyance qui me fait dire que, tout au fond de soi, on sait et/ou on a su prendre le temps d’aller au fond des choses. La pression collective va dans le sens d’une accélération toujours plus grande ; c’est donc bien que l’on a été un peu moins dans l’urgence et plus dans l’importance, non ?

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Christiane Il y a 7 années

Merci cher Jacques pour ton blog toujours très intéressant.

« L’important est invisible » je l’ai compris grâce à mon chat ! J’ai eu un chat pendant 20 ans et il est mort. Une nuit j’ai rêvé de lui : il était couché par terre, sans vie. Je m’approchais de lui et le prenais du bout des doigts en pensant « cette carpette, je la jette à la poubelle !!! ». Quel choc au réveil quand j’ai repensé à mon rêve, mais j’ai compris, qu’en fait, c’était bien la vie (qu’on ne voit pas ) que j’aimais chez lui.
Ensuite j’ai compris aussi qu’une idée …. qu’on ne voit pas, oui mais, si elle se réalise…. quelle histoire !!!
L’amour, qu’on ne voit pas, oui mais si il se concrétise… quel bonheur !!!

Pour en revenir au Manager, je pense qu’un bon Manager doit être un fin psychologue, qu’il doit agir comme un père avec son enfant : le réprimander s’il n’a pas bien agit, le récompenser s’il fait des efforts, être son ami (mais pas trop copain/copain), avoir de l’humour (tout en gardant une distance),être à son écoute quand il a envie de parler, mais lui ouvrir aussi notre cœur et aussi lui montrer nos problèmes (un peu). Enfin, tout un programme !!!

Allez, bonne chance, bon courage et à ton prochain blog.
Encore merci.

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Paul Siboun Il y a 7 années

Cher Jacques,

A travers cette lecture, je comprends que nous ne sommes plus des moutons !

En effet, désormais, nous pouvons exercer un vrai choix sur nos formations à venir et, ainsi, devenir de PLUS en PLUS visibles…

Au fait, Jacques, heureusement que je ne t’ai pas demandé de me dessiner un Manager…

Amicalement / Paul

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Jacques

Jacques Il y a 7 années

Le rêve du chat est fort parlant, Christiane. Elle illustre bien la vie « qu’on ne voit pas », comme le sang qui diffuse les éléments essentiels ainsi que la chaleur dans tout le corps et sans lequel nous mourrions. Aidons-nous nous-même à connaitre notre propre sang, ce qui nous nourrit, puis, en tant que manager, ou père, ou Homme,… aidons notre collaborateur, enfant, prochain à entamer ce processus vital. Merci Christiane !

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Jacques

Jacques Il y a 7 années

Merci Paul ! Voilà un beau résumé : nous ne sommes pas (ou plus) des moutons !
Chacun a sa propre vérité.
Toi qui est un grand coach, n’est-ce pas, au final, ta vraie, belle et grande vocation ?
A bientôt.

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Marc Il y a 7 années

Il me semble que ce billet témoigne bien de la modification de notre rapport à l’efficacité. Depuis la valorisation de l’intérêt personnel au XVè siècle jusqu’aux théorie de l’efficacité énergétiques déduites de cette valeur éminemment thermodynamique qu’est le rendement, nous vivions sur un paradigme de ressource infini, qu’elle soit environnementale ou humaine (on trouvera toujours des gens pour faire le job ; l’environnement a une capacité infinie à se réparer, et les atteintes que nous portons contre lui sont négligeables). Les limites de ce paradigme, le mur du réel, impose une toute
L’apparition des logiques du care – du soin, du soucis ou de l’attention – face aux limites de ce paradigme, au mur du réel, imposent de

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Marc Il y a 7 années

(fausse manipe de mon précédent, qui sera à effacer, excusez m’en 🙁 )

ll me semble que ce billet témoigne bien de la modification de notre rapport à l’efficacité.

Depuis la valorisation de l’intérêt personnel au XVè siècle jusqu’aux théorie de l’efficacité énergétiques déduites de cette valeur éminemment thermodynamique qu’est le rendement, nous vivions sur un paradigme de ressource infini, qu’elle soit environnementale ou humaine (on trouvera toujours des gens pour faire le job ; l’environnement a une capacité infinie à se réparer, et les atteintes que nous portons contre lui sont négligeables).

Les limites de ce paradigme, le mur du réel, nous impose une toute autre façon de considérer le problème de notre insertion efficace dans un monde que nous découvrons fini, blessable et donc mortel. L’apparition des logiques du care – du soin, du soucis ou de l’attention – en témoignent. S’y adjoignent une autre façon de rassembler les hommes autour des projets, peut-être pas une autre façon de faire profit, mais d’autres variables associées au profit et donc probablement à terme, si le temps nous en est laissé, une autre façon de le mesurer et de lui associer les statuts et pouvoirs économiques qui ont été, dans notre coin de monde, les principaux moteurs de développement.

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Jacques

Jacques Il y a 7 années

@Marc. Votre analyse de ce changement de paradigme est très intéressante. Je ne suis malheureusement pas sûr que cette nouvelle vision soit partagée par le plus grand nombre. Comme vous le dites : si le temps nous en est laissé… ne faudra-t-il pas encore beaucoup de désordre et de dégradation environnementale pour que les choses avancent ? D’autre part, pour ceux qui veulent se forger leur propre opinion, il y a de nombreux auteurs, et depuis très longtemps, qui ont, à l’instar de Saint-Exupéry, une approche non matérialiste et non scientiste, de la vie. Il y a également de nombreux économistes qui ont montré que les pays faisant le plus de croissance et ayant un niveau de vie élevé sont ceux qui investissent dans le capital humain, c’est ce qu’on appelle l’économie de la connaissance, non ?

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Nathalie Van laethem Il y a 7 années

Merci pour ce super billet! Je relie l’invisible au temps qui passe, puisque par le Petit Prince, tu y fais allusion, et que j’aime beaucoup l’idée de prendre 52 mn pour se diriger tout doucement vers une fontaine… Le phénomène de slow attitude a sûrement à voir avec ça: sentir ce qui se passe en dedans de nous comme au dehors, retrouver la sensation du temps qui passe, aussi invisible qu’essentiel.

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Jacques

Jacques Il y a 7 années

@Nathalie. Ravi que ce billet t’ait plu. En lisant tes remarques, je me remémore les paroles d’un Sage qui disait qu’il ne sert à rien de vivre dans les regrets du passé ni dans la peur de l’avenir qui n’existe pas encore. Seul compte le moment présent. Pourvu qu’il soit le plus dense possible puisque la seule réalité est l’instant.

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Fanfan Il y a 7 années

Merci mon ami pour cette invitation à la réflexion sur « cet… essentiel… invisible pour les yeux » !
S’il est vrai « qu’on ne voit bien qu’avec le coeur », force est de constater que beaucoup d’ entreprises n’encouragent pas leurs équipes à s’entrainer à cet exercice ! L’obsession de la rentabilité, le court terme et l’illusion qu’il n’existe qu’une seule sorte de mouton, écartèlent au lieu d’aider à se recentrer.
Heureusement, il existe quelques humanistes, passeurs de messages ! Certains sont devenus formateurs… j’en connais au moins UN !

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Jacques

Jacques Il y a 7 années

@Fanfan. Merci pour ce constat partagé hélas de ces moutons qui se ressemblent tant… Pourvu que les humanistes vivent encore nombreux… et prolifèrent !

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